Les souvenirs de Mme Husson

Le témoignage d’une ancienne habitante de Bouxières.

Jeanne HUSSON a toujours vécu à Bouxières. Son père était mineur, et il logeait avec sa famille sur le carreau de la mine. En 1971, elle a écrit ses souvenirs d’enfance. Ils ont été reproduits dans plusieurs numéros du bulletin municipal de 1986, sous le titre « Une ancienne nous raconte la mine ».

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La couverture du bulletin municipal de juin 1986 est de Robert CHAZAL

 

En voici l’essentiel :

  • Les mineurs :
    Pour tout étranger au travail dans la mine, il était interdit d’y pénétrer. Enfants en compagnie de nos oncles ou frères, nous y allâmes tout de même quelquefois. On se rendit compte combien il était pénible d’en respirer l’air vicié. Tout noirs de la fumée des lampes, nous n’avions guère envie d’y retourner. D’ailleurs, peu de mineurs de fond, usés par l’asthme ou la bronchite chronique, profitaient de la retraite, notamment notre pauvre père qui mourut si vite à 50 ans. Pendant un été, on crut bien que l’exploitation des mines allait reprendre car il y eut plusieurs sondages en forêt. Les résultats pourtant ne déçurent pas mais sans suite et c’est dommage ça aurait évité la destruction de ce coin charmant.

 

  • Les lampes à carbure :
    Le bureau de papa, sur le stock, était une petite guérite ronde surmontée de sa girouette qui grinçait au vent. De là, il surveillait la sortie des ouvriers, faisait ses pointages et distribuait le carbure pour les lampes avec lesquelles les mineurs s’éclairaient au fond. Nous, les gosses, le soir après le nettoyage des lampes, nous ramassions les petits morceaux qui grésillaient dans la rigole en fondant. Parfois, on s ‘y brûlait un peu les doigts et nous en rions puisqu’on s’amusait d’un rien.

 

  • Les ouvriers :
    Sur le carreau de la mine, tous les corps de métier s’entendaient bien et les ouvriers formaient une gaie famille. Je ne me souviens pas d’avoir rencontré chez des dames cette fraternité qui régnait même entre Italiens et Polonais. Bien sûr, les plus anciens taquinaient mystifiaient les jeunes nouveaux venus. Ils s’était donné des sobriquets : ceux qui venaient de Faulx : les Baouais, les Liverduns : les Chevreuils, les Champigneulles : les Renards. A Lay-St-Christophe, il y avait le Cabot, le Rat Blanc, le Marc. A ces trois-là, papa faisait les gros yeux car ils aimaient faire enrager ma sœur qui devenait grande et aimait rire autant que maman.
  • Les boiseurs :
    Dans la mine, les ouvriers boiseurs s’aidaient de longrines, entretenaient la voûte humide, la relevaient, puis consolidaient s’il y avait un éboulement. Ces longrines étaient des fûts de chêne ou de sapin qui arrivaient par voitures et remorques sur la route de Faulx, puis tirées sur le terrain en pente tout près de notre maison. Gamines, nous aimions aller avec les bons vieux ouvriers, tous amis de nos parents, les regarder scier puis éplucher les grands arbres qui sentaient bon la forêt. Dans notre tablier, nous emportions les pattes (extrémités) puis les grosses (ételles) avec lesquelles maman entretenait son fourneau de la cuisine. Avec les longues écorces brunes, bien séchées, on allumait le feu. Et il y en avait tant qu’à l’humidité, ça formait un terreau où poussaient des champignons gras (coprin).
  • Les chevaux :
    Les chevaux nous arrivaient de chez l’éleveur Rollin à Frouard, puis de la maison Lavocat à Pont-à-Mousson, ces derniers souvent en piteux état. Dès que papa, qui les nourrissait – les étrillait – les pansait avec soin, en avait fait de belles bêtes, ils repartaient pour être vendus à bon prix. Un pauvre cheval nous arriva si maigre que papa, avec pitié, dit qu’il devait venir de la maison Fruhinsholz, le fabricant de barriques. Il fut baptisé du coup, et il fallait entendre avec quel cœur le père Volfart, son vieux charretier, criait «  Hue Fruhinsholz ! ». Il y avait le Gros blond, qui partit pour l ‘équarrissage à cause d’une patte malade, Coco le cheval bai, la Jeannette la jument noire à qui le fougueux étalon Margot fit plusieurs fois cadeau d’un poulain, etc. 20 chevaux à l’écurie attachés à leur bas-flanc donnaient parfois lieu à des ruades et papa nous défendait de passer derrière. Nous, petites filles, prenions quand même plaisir à y passer quand même, sans crainte des coups de pieds.
  • La Sainte Barbe :
    Chaque année, début décembre, c’était grande fête à l’église, chez les mineurs. A la messe, ils portaient en procession la statue de sainte Barbe qui devait les protéger. J’entends encore mon père chanter de sa belle voix « Ô sainte Barbe, que ta puissance éloigne dangers et malheurs … ». Ce jour-là, pas un homme n’avait soif et les nombreux cafés ne désemplissaient pas. Coutume charmante, les enfants aussi étaient gâtés et nous retirions chez le boulanger brioches et bonbons, offerts par la direction . Aussi, quelle aubaine pour nous tous, tellement gourmands.
  • Les rails :
    Les wagonnets roulaient sur rails par petites voies dont les aiguilleurs surveillaient l’entretien. Il arrivait que la rame chargée déraille suite à une erreur d’aiguillage. C’était alors un travail de déblaiement et les charretiers à coups d’épaule relevaient les lourds wagons. Le soir, avec mes frères et sœur, quand nous pouvions nous emparer du petit wagonnet bas (le truc) qui servait aux boiseurs à transporter leurs arbres élagués, on s’élançait à toute vitesse. Nos parents nous le défendaient pourtant, mais peu sévères et nous connaissant casse-cou, ils disaient « tant pis pour vos chaussures et vos bas déchirés, vous les porterez tout de même ».
  • Le plan du milieu :
    Les wagonnets, une fois pesés sur la bascule, allaient jusqu’au tambour. C’était la baraque qui abritait la grande roue où s’enroulait le gros câble. Ce câble se déroulait ou s’enroulait selon que la rame descendait ou remontait par le plan du milieu. Attachée au trolley qui traversait la route, elle s’en allait jusqu’au convertisseur des usines de Montataire où s’employaient au moins 150 ouvriers. Là tout près de la rivière vivait toute une population. A coté du lavoir, une rangée de cités fut brulée en 1944 avant le départ des Allemands. Les bureaux et d’autres logements furent ensuite démolis, puis les grandes cheminées, même la petite chapelle. A l’emplacement c’est à présent l’iumportant port du canal à Frouard.

  • Les puits de mine :
    Bref, cachées dans les ronciers, existe encore à Bouxières 4 embouchures de mines plus la sortie du Fond de l’étang, puis les fort dangereux puits de mine (trous d’aération) répartis dans la grande forêt. Mes frères et l’oncle Charles – un ancien mineur, frère de maman, les entretenaient régulièrement. Chaque fois, les récupérateurs en ferraille enlevaient cornières, barbelés et tôles pourtant solides qui protégeaient les trous béants. Ça me rappelle qu’un jour, attirés par des bêlements plaintifs, on sortit d’un de ces trous un gros mouton qu’on rendit au berger. A présent, ces trous fort dangereux sont comblés. 
  • Le casse-mine (Garage Perrin) :
    Au bas de Bellevue, le long du ruisseau, s’élevait le casse-mine, importante réserve d’excellent minerai. Papa et mes frères y travaillèrent longtemps. C’était plaisir pour nous d’y aller leur porter la soupe. Là, les wagons étaient chargés . Le trolley les tirait, traversait la route et ils étaient ensuite dirigés vers les usines de Pompey. Il y a quelques années, on pouvait voir tout près du garage Perrin une remontée où se garaient les wagonnets vides. C’était le Cul-de-sac. Il y a toujours là une terre glaise qu’on aimait pétrir entre nos mains qu’on lavait au ruisseau, la pâte à modeler était alors inconnue dans les écoles. On s’amusait comme on pouvait.

  • Le pont de Montataire :
    Le pont cassé derrière la station d’épuration sur la Meurthe reliait Bouxières à Frouard. Il fut dynamité en 1940 à l’arrivée des Allemands. C’était le pont de l’usine de Montataire qui alors était un petit centre avec sa rangée de cités, son lavoir, les bureaux, la petite chapelle (messe des dimanches) et plusieurs maisons tout près de la rivière. Tout cela formait un petit peuple qui vivait là, heureux. Il y avait aussi à la Rompure le magasin de la Ruche de Pompey, tout près de la maison de mes cousines. Pour s’y rendre plus vite, on passait la Meurthe en barque . Nous longions les prés, descendions le talus et il n’y avait qu’à frapper le gond sur une vieille casserole attachée au grand saule. Aussitôt, un des bons gosses de la famille Engelman détachait sa barque et arrivait nous prendre naviguant jusqu’à l’autre rive. C’était plaisir pour nous et nos petits de prendre le bac et on était tout de suite arrivés. En ce temps-là, pas encore nos voitures, il fallait se débrouiller.
  • Les bureaux :
    Il y avait aussi des bureaux avec leurs casiers remplis des grands livres de pointage. Papa avait pris l’habitude de tout annoter sur ce qui concerne la mine. Même après son décès, on retrouva encore des grands registres où s’inscrivaient les noms des ouvriers puis des chevaux. J’appris des tas de choses sur l’histoire des mines. Le comptable, un nouveau barbu M. Perthuy, et ses filles dactylos étaient une famille de nos parents. Tout en haut de la grosse butte (le stock), une grande cabane faite en planches abritant les mineurs de fond qui sortaient quelquefois pour déjeuner. Il y avait là un gros culbutot (fourneau) où il faisait bon se chauffer en hiver.
  • L’infirmerie :
    C’est dans l’atelier qu’il y avait une grande armoire fermée à clé qui contenait une provision de fioles et onguents, même des poisons (la strychnine) qui servait pour les chevaux . Une civière de grosse toile était là en permanence. Je l’ai vue utiliser plusieurs fois pour des blessés, notamment quand on sortit de la mine un grand brûlé qui, en criant, se jeta dans les trous d’eau douteuse. C’était un ouvrier du type slave qui mourut peu après.
  • Au Kroumir :
    Sur la côte, au dessus de la citerne, la carrière du Kroumir est en train de devenir décharge municipale. C’est regrettable, car c’est un endroit abrité, idéal pour les scouts y camper et les gosses jouer à la petite guerre. On y voit encor, creusé dans la terre, un trou et, choe incroyable, une famille vivait là, toute seule dans le taillis. Toute noire de fumée, un peu pocharde, méchante que si on l’ennuyait, Marie Kroumir y avait des enfants bien portants. Son homme, Jean Chopré, cultivait là son jardin et vendait paniers et balais. Quand il mourut, un fermier alla le chercher dans son trou et le descendit au cimetière en char à banc. A l’Assistance, il avait bien fallu placer les 5 enfants qu’on revit plus tard au village.
    Dans son trou, Marie Kroumir eut un autre compagnon : le Rippaud, un braconnier. Depuis la chapelle Saint Antoine, la route route de Faulx était déserte . Ce ne fut que peu avant la guerre de 1939 que se montèrent les premières maisons. Alors, en remontant de l’école ou d’étude, nous redoutions un peu de rencontrer ces pauvres gens qui pourtant n’avaient fait de mal à personne. Si, au loin, on entendait des éclats de voix on savait que c’était Marie Kroumir qui, un peu ivre, se démenait avec le Rippaud. Vite, on se dépêchait de rentrer.
  • La Libération à la vieille mine :
    Nos grands-pères l’exploitaient encor après la guerre de 1914. C’est un endroit qu’on peut voir et que je connais bien. En 1940 à l’arrivée des Allemands on s’y réfugia. Puis en 1944 avant la libération tout le village s’était abrité là, y apportant tant bien que mal vivres et couvertures. 15 jours qui parurent longs passés là dans le noir à l’humidité de la rigole. Maman en sortit avec des rhumatismes dont elle ne guérit jamais. Mon joyeux frère Henri, lorsqu’il arrivait avec sa grosse lampe qui éclairait bien, réconfortait les uns et les autres par ses bons mots. Ma sœur et moi, avec le peu d’ersatz qui nous restait, sortions faire du café fort bien accueilli quand on apportait à boire chaud. Ce matin de septembre, quand on sortit, on avait du mal à croire à la bonne nouvelle. Les Allemands étaient partis. Quel bonheur quand chacun réintégra sa maison.
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